Extinction

D'après Thomas Bernhard
Lecture Serge Merlin
Vendredi 7 octobre 2011 à 20h30

Serge Merlin portait depuis longtemps en lui le désir de dire, de jouer le dernier livre de Thomas Bernhard, peut-être son plus grand. Avec Extinction, récit dans la mémoire vive et sombre de l’Autriche hitlérienne, il nous offre une lecture qui porte en elle toute la magie du théâtre. Saisissant.

Durée 1h20
Tarif D

L'essentiel

«Je suis en train de décomposer et de désagréger Wolfsegg et les miens, de les anéantir, de les éteindre, et en même temps je me décompose moi-même.»

C’est un homme, un comédien, seul à une table, éclairé autant qu’on puisse l’être sur une scène avec, devant lui, une pile de feuilles qu’il fera glisser à un rythme dont il est seul maître. Serge Merlin portait en lui depuis longtemps le désir de dire, de jouer le dernier livre de Thomas Bernhard, peut-être le plus grand, le plus réussi. Avec Extinction, il nous offre une lecture qui porte en elle toute la magie du théâtre.

On fait la connaissance d’une famille : le père, la mère, les frères et soeurs, l’oncle Georg et, au tout premier plan, Franz-Josef Murau, narrateur grinçant, qui porte le fer du récit dans la mémoire vive et sombre de l’Autriche hitlérienne. En l’absence de tout décor, on voyage de la piazza della Minerva de Rome au domaine familial de Wolfsegg, où les commandants nazis étaient reçus en amis. Le bruit des bottes couvrant à peine une valse de Strauss.

Ce texte se révèle si puissant ; la virtuosité du lecteur, si grande ; les inflexions de sa voix, si riches et changeantes ; le mouvement de ses mains, tellement
évocateur, qu’on croit en sortant du théâtre avoir vu les événements se dérouler sous nos yeux. Saisissant.

Générique

Auteur Thomas Bernhard
Traduction Gilberte Lambrichs
Adaptation Jean Torrent
Interprétation Serge Merlin
Réalisation Blandine Masson, Alain Françon

Avec l’aimable autorisation de Peter Fabjan

Photos Brigitte Enguerrand

Revue de presse

« Ce que fait Merlin, assis derrière une table entre quatre projecteurs, relève d'un genre inclassable et innommable : ni spectacle, ni lecture. Comme si les mots de Thomas Bernhard avaient un corps et une âme, comme si la gorge, le visage et les bras de l'acteur faisaient choeur pour dire Extinction. »

                                                         Jean-Pierre Thibaudat, Rue 89

 

« A la fois concentré et léger, intense et volubile, Serge Merlin anime de son souffle les humeurs charriées au fil de cette longue phrase infiniment emportée et déportée par les rages et les sarcasmes, mais aussi parfois curieusement apaisée. Ebloui et charmé, on ne se lasse jamais de l’écouter. »

                                                        Hugues Le Tanneur, Les Inrockuptibles

 

« De Bernhard, Serge Merlin est en langue française le truchement élu, comme le double même de l’imprécateur autrichien aux diatribes composées telles des partitions de musique savante. C’est une question de souffle, pneumatique au sens étymologique. De ces fragments d’autobiographie dans lesquels l’auteur vomit son village d’enfance et sa famille en tant que nids répugnants du national-socialisme, il tire des accents proprement inouïs, comme d’un violoncelle qu’il serait lui-même, avec l’archet dans la gorge. Nous voici au coeur même du tragique fait homme dans un grand rire noir. L’art, à cette hauteur, provoque une sorte de bénéfique vertige. »

                                                         Jean-Pierre Leonardini, l'Humanité

Entretien avec Serge Merlin

Véronique Hotte : Quels sont les aspects d'Extinction qui sollicitent votre attention ?

Serge Merlin : L'oeuvre bernhardienne éclaire l'Autriche et la famille dans ce qu'elle a de plus terrible et de tragique, à travers ces figures de hobereaux, influents dans la région depuis des centaines d'années, potentats d'une partie de l'Autriche et compromis dans l'Histoire du vingtième siècle. Le sméfaits de la famille consistent en la destruction de l'innocence et de la vertue de l'enfance, l'extinction de c eprivilège qu'est la possibilité créative. Seule importe en échange la réalisation de l'adulte, de son passage à l'Université à son inscription dans la société. L'enfance est perçue tel un chaos sensible.

 

VH : L'auteur dans Extinction recherche l'état dernier en espérant la réconciliationn avec lui-même.

SM : On pourrait entendre la boucle et la sinuosité de cette chute et de ce fracas épouvantable de l'oeuvre, la présence d'une espérance désespérée. J'ai joué au théâtre Le Réformateur de Thomas Bernhard. Simplement compliqué, La Force de l'habitude, Le Neveu de Wittgenstein. J'entends plus la voix que la parole de Bernhard, j'entends son coeur, une écoute ; j'aime la démesure de sa rage. Par ma présence sur la scène, ce flot ininterrompu peut traverser le public. La sonorité d'un élément entraîne échos ou métamorphoses, telle une partition pour la création d'un matériau sensible, avec la totalité du son et la présence de l'autre. Un coquillage sonore à la force ocanique sublime.

 

VH : Les personnages de théâtre chez Thomas Bernhard vous sont proches.

SM : Les personnages de Thomas Bernhard que j'ai joué – excepté Minetti – ont été une épreuve pour moi ; ils me privaient de la splendeur du rôle, car l'auteur accomplit un chemin péristaltique. Le personnage s'autodétruit pendant qu'il se prononce : il détruit l'écrivain qui détruit lui-même l'acteur. C'est au bout de ce tunnel magique que le personnage apparaît pour que s'entretiennent enfin les deux entités. Au-delà du refus et de la colère de Bernhard, Minetti m'a permis d'accéder à une présence grave de rêve et d'intelligence trépidante, une irradiation de la langue. J'ai «réussi» Minetti, un mystère de théâtre, en lui «cassant la gueule à la sauvage» pour le bonheur d'être avec un ami souverain, touchant à cette chose d el'acteur avec laquelle on a une conversation de qualité. De même, Extinction est une chimie qui s'époumone, espère sa prochaine boule d'air, arrive à respirer encore, n'arrête pas de le dire et parvient au dernier mot de sa perfection.

                                                            Propos recueillis par Véronique Hotte, La Terrasse