Théâtre Forum Meyrin : Comment s’est crée le collectif de La Scabreuse ? Qu’est-ce qui a poussé des artistes finalement d’origine complètement diverses à se mettre ensemble ?
La Scabreuse : Jean-Michel enseignait l’analyse critique au Centre national des arts du cirque de Châlons en Champagne, où Tom et Nathan étaient étudiants et avaient, l’année de leur sortie, un projet de spectacle tournant déjà autour de la mémoire. Fred Cardon dirigeait alors le bureau de production Scènes de Cirque et s’est naturellement associé au projet en tant que chargé de production. La compagnie était à la recherche d’un ou une musicien(ne) pour le spectacle, et Fred avait travaillé avec Julie Mondor sur le spectacle d’une autre compagnie (Le Nadir). La rencontre sur les enjeux de la compagnie et des créations à venir a paru alors évidente, et la compagnie a été créée par ces cinq personnes.
TFM : Pour quoi avoir choisi ce nom de La Scabreuse ?
LaS : Il s’agissait de nommer le ton que la compagnie entendait donner à ses créations. Ton grinçant, humour noir, propos fort, mais à la limite de la bienséance sans jamais tomber dans la vulgarité gratuite : sur le fil.
TFM : [TAÏTEUL] et un spectacle changeant, toujours le même, mais jamais pareil au précédent. Comment apportez-vous ces changements ? Qu’est-ce qui les motive ?
LaS : Avant tout l’inspiration du moment, mais aussi l’envie d’« essayer » une nouvelle scène ou une nouvelle écriture, ou encore les circonstances : le lieu où le spectacle est joué, les références locales, les artistes « invités » possibles (comme le groupe des majorettes de Zagreb ou une chercheuse en esthétique, par ailleurs cordeliste, à l’Université de Stockholm).
TFM : A Meyrin, vous allez présenter les numéros 47 et 48. Est-ce que vous savez à l’avance quels sont les éléments que vous allez y intégrer ?
LaS : Pour certains, oui, mais ce n’est pas finalisé.
TFM : Vous vous référez autant à Michel Foucault qu’à Art Spiegelman, à Claude Lanzmann qu’à des films de Michel Gondry et Zabou Breitman. Quel est le point commun de toutes ces matières qui vous nourrissent ?
LaS : L’humour, souvent noir, et l’horrreur, la légèreté et la profondeur, le sérieux et le « scabrage ». Peut-être pas de point commun, donc, parce que c’est la diversité des sources qui en font la richesse.
TFM : [TAÏTEUL], c’est du théâtre, de la danse, du cirque... et vous ne voulez surtout pas qu’on vous réduise à une seule étiquette. Pour quelles raisons ?
LaS : Il s’agit de mettre au service de notre propos les outils artistiques qui sont à notre disposition, qui font partie de nos compétences, quel que soit le champ artistique auxquels ils appartiennent. Il se trouve que ce sont surtout le cirque, le jeu théâtral et la musique, mais il pourrait advenir dans l’avenir d’avoir un artiste invité qui soit un plasticien, un photographe ou une dentellière.
TFM : Ne pas être réduit à une étiquette justement, c’est une manière de lutter contre cette globalisation galopante qui veut que tout soit labelisé comme un produit ?
LaS : Cette question a directement à voir avec le thème de l’assignation (traité plus précisément dans la deuxième création de la compagnie, La Mourre), mais au-delà de ce problème général d’étiquetage qui n’épargne pas le monde de l’art et du spectacle, le frottement entre verbe et corps, entre « théâtre » et « cirque », a aussi pour nous une vertu esthétique. Il s’agit de composer des effets émotionnels et des effets de sens inédits.
TFM : Dans [TAÏTEUL] 33, le livre, ça termine par « Bon, ça finit comment le n° 33 ? Déjà, ça finit pas, ça ouvre… ». Mais, à part ça, est-ce que ça va se finir un jour [TAÏTEUL] ?
LaS : Notre ambition est d’avoir fait oeuvre d’écriture. De plus, le texte d’un des « numéros » ayant été publié, nous rêvons qu’un jour une autre équipe artistique ait envie de reprendre la pièce et de l’interpréter selon ses propres moyens d’expression et ses propres envies.