Maxime Pégatoquet : Vous semblez apprécier les histoires aux dimensions philosophiques ou mythologiques. C'est donc que, même s'ils ne sont âgés que de 4 ans, vous tenez vos spectateurs en haute estime ?
Aurélie Morin : J’aime raconter des histoires qui me perdent moi-même, et dans lesquelles je retrouve mon chemin par hasard, dans des contrées intérieures, lointaines, mais peut-être communes à des centaines d’autres personnes. C’est là que je voudrais aller avec les spectateurs… Les histoires sont philosophiques et imprégnées de mythologies, car je trouve fascinant de raconter des histoires avec des moyens qui semblent simples, d’être en même temps au service d’une culture ancestrale qui ne s’éteindra jamais et de sentir que l’on appartient d’une façon ou d’une autre à un temps « mythologique », que l’on soit né il y a 3000 ans ou l’année dernière.
L’âge du spectateur n’a que peu d’importance, si l’on considère qu’être enfant n’est pas être infantile. Etre enfant, c’est aussi être doté d’une grande part de liberté de sens, d’imaginaire, d’énergie créatrice. L’enfant ne cloisonne pas les repères : on peut lui proposer un théâtre qui ne soit pas conformiste, qui tente de répondre à son immense désir de questionnement. Si on souhaite s’éloigner des clichés des spectacles dits « pour enfants » et simplement se réaliser en tant qu’artiste, on peut déjà commencer par se dire que tout adulte à sa part d’enfance en lui, comme l’enfant à sa part d’adulte en lui.
MP : Votre compagnie propose un « théâtre poétique des sens ». Qu'entendez-vous par là ?
AM : Il me semble finalement en lisant votre question que « théâtre poétique des sens » est un double pléonasme ! Tout théâtre passe nécessairement par les sens et par une forme de poésie… Le théâtre d’ombres est une forme que les êtres humains ont toujours utilisée pour exprimer leurs peurs, leurs émotions premières devant les mystères et les beautés du monde. Pourquoi ? Peut-être parce que c’est une forme qui se joue dans le noir. Dans le noir, tous nos sens se mettent en éveil pour laisser place à notre imaginaire et faire taire notre bon sens du quotidien. Dans le noir, tout peut surgir et nous emporter !
La nuit, les sens se mettent eux-mêmes en éveil, l’imaginaire se met à travailler de lui même! Il n’y a presque rien à faire, sinon se donner à cet état de vulnérabilité et d’ouverture. Pour un spectacle, je dirais qu’il est important de créer une atmosphère de confiance, où le rythme n’est plus à la course, et où l’on respecte infiniment la sensibilité de l’enfant qui va au théâtre peut-être pour la première fois. Si cette atmosphère s’installe, le spectateur accepte de se laisser emporter dans les images qui lui sont proposées et même d’y glisser son propre imaginaire. Les images, le son, la musique, les marionnettistes qui œuvrent à vue, la rareté du texte invitent également à ce que la pièce soit reçue non pas avec une analyse rationnelle mais avec les sens.
MP : L'ombre, la pénombre, la nuit... c'est une atmosphère dans laquelle vous vous sentez à l'aise?
AM : Je me sens plus à l’aise sous la lumière de la lune que sous celle du soleil ! Dans la vie comme au théâtre j’apprécie les atmosphères intimistes. Je crois en la nuit car elle est le lieu de nos secrets et de ce qui jamais ne sera dévoilé. La nuit, je peux enfin respirer calmement, je me sens plus à l’aise, car le temps s’arrête et laisse place à une autre forme de vie, à la fois plus douce et plus sensible. La nuit, je me suis souvent promenée dans la forêt ou au bord de la mer. Ce sont pour moi des moments d’intense et nécessaire solitude.
MP : Faut-il avoir peur de la nuit ? Ou alors est-ce justement le moment propice à voir naître des histoires dont on ne soupçonne même pas l'existence ?
AM : Je ne sais pas si il faut avoir peur de la nuit ! La sensation de peur est multiple et peut aussi donner lieu à un jeu. Elle peut être source d’inspiration et de transformation. Peut-être que la peur fait partie de l’être humain ; si on accepte cette peur, si on la transforme, on peut laisser libre court à des histoires fascinantes et lumineuses.