Hors-scène
Le corps de la femme comme terrain de guerre
Mercredi 28 février à 19h

AU MUSEE INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE - ESPACE HENRY DUNANT

Rencontre avec Dorothée Munyaneza, chorégraphe, et Yves Daccord, directeur général du CICR.

Entrée libre

Renseignements et réservations au Musée international de la Croix-Rouge

 

Entretien

"Les viols de guerre expriment la volonté de détruire une communauté"

Interview d’Yves Daccord, directeur général du CICR, qui a soutenu la création du spectacle

Unwanted met en lumière un aspect du génocide rwandais que notre mémoire collective a longtemps laissé de côté. Pourquoi cet oubli?
Il y a plusieurs raisons. La première, c’est que le génocide rwandais reste une tache extrêmement sombre dans la mémoire de la communauté internationale. Peu de gens
ont envie de se remémorer cette tragédie. La deuxième raison, c’est qu’en général, on ne s’intéresse pas à ce qui se passe après un génocide. Aujourd’hui, le Rwanda fonctionne plutôt bien, et les communautés manifestent un besoin d’oubli, surtout quand il s’agit des violences sexuelles. Le problème, c’est que les femmes qui ont subi un viol ne peuvent pas oublier, d’autant plus si elles ont accouché de ses suites. Leur enfant leur rappelle quotidiennement ce qu’elles ont vécu. C’est l’une des choses très pertinentes que montre Unwanted.

Dorothée Munyaneza raconte le rejet dont les femmes violées, avec leur enfant, sont l’objet de la part de leur propre communauté. Ce comportement est-il spécifique au génocide rwandais ou à l’Afrique?
Ce type de rejet se retrouve partout dans le monde, en particulier lors des situations de guerre. Il n’est pas du tout spécifique à l’Afrique. On l’a constaté au Congo ou au Sud-Soudan, mais aussi beaucoup en Asie. En Europe, on l’a vu en Bosnie dans les années 1990 ou pendant la Deuxième Guerre mondiale. Souvent, les viols se produisent devant les familles ou les communautés. Les agresseurs signifient que désormais, les femmes appartiennent aux violeurs. Les femmes violées sont alors souvent rejetées
aussi bien par leur famille que par leur mari.

En excluant leurs propres femmes, les communautés semblent se détruire elles-mêmes de l’intérieur. Les viols sont-ils calculés par les agresseurs pour avoir cet impact?
Je ne suis pas certain que ce soit aussi réfléchi. Le premier fondement du viol en situation de guerre, c’est que l’homme exprime le «droit» de conquérir la femme de l’autre. Il faut bien voir que jusqu’à l’ère moderne, la femme était considérée comme la propriété de l’homme. Elle faisait partie du butin. Mais il est vrai que tout viol exprime aussi une volonté de conquérir le ventre des femmes. C’est une façon de détruire l’identité de la communauté.

Les enfants rwandais nés des viols du génocide sont surnommés les «unwanted». Sait-on ce que ces enfants sont devenus?
On en dénombre aujourd’hui entre 2 500 et 3 000, mais on sait que plus de 500 000 viols ont eu lieu pendant le génocide. Il est donc très probable que beaucoup d’enfants ont été éliminés. Après leur accouchement, les femmes pouvaient se voir ordonner de tuer leur enfant si elles voulaient revenir dans leur communauté. À la fin des années 1990, on savait que ces enfants étaient en grand danger. Et là aussi, Dorothée Munyaneza met le doigt où il faut. Elle nous pousse à comprendre la triple peine que ces femmes ont vécu: subir un viol, accoucher de ses suites, puis recevoir l’ordre de tuer son enfant.

Comment le CICR fait-il aujourd’hui face au viol dans les situations de guerre?
De prime abord, les violences sexuelles sont invisibles pour nos délégués sur le terrain. Les femmes ne racontent pas d’emblée ce qu’elles ont subi. Nous devons trouver des points d’entrée, comme des programmes de soutien économique. Mais nous partons toujours du principe qu’un conflit est marqué par des violences sexuelles. Nous avons des équipes entières qui travaillent sur ce type de problème.

Le CICR a soutenu la création de Unwanted. Qu’est-ce qu’un tel spectacle apporte de plus pour une institution comme la vôtre?
Le thème des viols de guerre est très difficile à aborder dans l’espace public. S’associer à une création artistique permet d’aller plus loin, dans la réflexion comme dans l’émotion. Et pour un sujet aussi délicat, la scène me paraît extrêmement intéressante.

Propos recueillis par Pierre-Louis Chantre

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