Dure et sordide, La résistible ascension d’Arturo Ui, mis en
scène par Gianni Schneider, avec Roland Vouilloz dans le rôle du
despote, est une sorte de parabole qui appelle à réagir, à refuser
l’usurpation du pouvoir, une farce qui ridiculise les meneurs et les
menés. Mais ici le ridicule tue ! L’ambition et la haine soustendent
aussi l’action comme dans Le Président, mais plus encore la froide
cruauté du crime et la lâcheté de ceux qui laissent faire ; pire, qui se
font complices de la corruption, de la turpitude, de la terreur.
Réactualisant la pièce, et cela tout à fait dans l’esprit de Brecht,
Gianni Schneider dénonce la main-mise de la finance, la primauté de
l’économie qui conduisent à la prise du pouvoir. Et quand le texte parle
d’insécurité, de taxe « librement » imposée aux petits commerçants, de
politiciens respectés qui se laissent manipuler, on est ici
aujourd’hui ! Pourtant la mise en scène très maîtrisée, avec des
projections hallucinantes de Sébastien Dupouey et une musique suggestive
en live d’Arthur Besson, autant du reste que la langue qui, ainsi l’a
voulu l’auteur, n’est pas celle de gangters du bronx (et qu’on voudrait
par instants mieux articulée par certains acteurs) marque presque trop
le principe de distanciation propre à Brecht. On sort sans le frisson de
la révolte que devrait inspirer cette pièce, mais néanmoins
impressionné.
Myriam Tétaz-Gramegna, Gauchebdo, 03.10.2012
Reprenant la farce tragique de Brecht à Vidy, Gianni Schneider transpose la violence d’Arturo Ui au milieu de la finance.
Plus cruelle. La mise en scène de Schneider est peut-être plus cruelle encore. Son Arturo est au départ un chômeur végétarien qui va devenir le saligaud absolu pour s’en sortir. Et surtout, il entend montrer que les financiers d’aujourd’hui, plutôt que des victimes, sont des complices absolus, traders sans foi ni loi feignant de perdre le contrôle sur une société gangstérisée pour mieux en tirer bénéfice. Schneider assume: «C’est un appel à la révolte. Une façon d’obliger le public à ouvrir les yeux. Surtout, c’est parfaitement dans l’esprit de ce que Brecht disait lui-même de la relecture de son théâtre: “Ne pas adapter en fonction d’un contexte social, politique économique, géographique, équivaut à me trahir.”»
L’aventure du metteur en scène lausannois se construit aussi autour d’une distribution brillante centrée sur la personnalité forte de l’immense Roland Vouilloz: «J’avais besoin d’un acteur très puissant pour le rôle d’Arturo. Il l’est.» C’est peu dire que le découvrir dans Ui génère de la gourmandise et de l’attente. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble à Vidy, sur le Platonov de Tchekhov en 2007.
[...] la version qu’en donnera Gianni Schneider sera l’un des événements de l’automne théâtral, avant une tournée un peu partout en Suisse romande.
Christophe Passer, «La résistible ascension des traders», L’Hebdo, 26.09.2012
La bonne nouvelle? C’est l’excellent Roland Vouilloz qui incarne Arturo Ui. Plutôt habitué aux personnages brisés par la vie, l’acteur romand à l’humanité si foudroyante donnera sans doute une âme au méchant.
L’autre bonne nouvelle? C’est le talentueux Arthur Besson qui signe la musique. Il y a deux ans, les spectateurs romands ont pu apprécier son swing décalé dans Têtes rondes et Têtes pointues mis en scène par Christopher Rauck au Théâtre de Carouge. Ici, il devra trouver comment commenter en musique les coups de feu et coups de sang des mafieux décomplexés.
Marie-Pierre Genecand, «Gianni Schneider face aux caïds de la pègre», Sortir, Le Temps, 27 septembre 2012