Ensorcelés par la mort

D’après Svetlana Alexievitch
Mise en scène Nicolas Struve
Jeudi 21 et vendredi 22 octobre 2010 à 20h30

Durée 1h50
Tarif D


À la chute de l'Union soviétique, un homme de quatre-vingt-sept ans et deux femmes dans la cinquantaine ont tenté de se suicider parce qu’ils étaient intiment attachés à ce monde qui s’effondrait. Svletana Alexievitch les a rencontrés et les a fait parler.  Ensorcelés par la mort est leur histoire tragique. 

L'essentiel

« "Qu’est-ce que c’est le régime soviétique ?" demandent les paysans ». Ensorcelés par la mort, Svetlana Alexievitch

À la chute de l'Union soviétique, un homme de quatre-vingt-sept ans et deux femmes dans la cinquantaine ont tenté de se suicider parce qu’ils étaient intiment attachés au monde qui s’effondrait. Eux qui éprouvaient le besoin vital de croire à un monde meilleur, avaient engagé leur existence tout entière au service du parti communiste. Durant des années, ils avaient ainsi fermé les yeux sur ce qui se passait. Svletana Alexievitch – journaliste et écrivain biélorusse – les a rencontrés tous les trois. Margarita, Anna et Vassili. Elle les a fait parler.
Nicolas Struve s’est intéressé à leurs destinées. Il ne veut pas les juger, mais les comprendre. « Ensorcelés par la mort est leur histoire tragique. Histoire de leur foi, que quelques-uns d’entre nous ont partagée, histoire de leur cécité et de leur culpabilité ». Très vite, on comprend que leurs joies, leurs espérances, leurs souffrances, leurs doutes, leurs combats auraient bien pu être les nôtres…

Générique

Adaptation Sophie Benech
Interprétation Christine Nissim, Stéphanie Schwartzbrod, Bernard Waver
Scénographie Damien Caille-Perret
Lumières Pierre Gaillardot

Production Studio-Théâtre de Vitry
Coproduction Arcadi


Photo Marie-Christine Soma

Revue de presse

« Trois histoires individuelles de Svetlana Alexievitch broyées par l’Histoire de l’Union Soviétique et échouées sur le bas-côté de la route du Temps. Une dignité magistrale. (…)
Christine Nissim, Stéphanie Schwartzbrod et Bernard Waver, séparés dans des espaces découpés de lumière, foulent alternativement la scène de cette dignité magistrale qui transgresse la douleur. Ce sont des fragments de vie, des ombres d’existence racontant sobrement l’inouï. La faute coupable est insaisissable, si ce n’est ce rêve menteur de jours meilleurs qui rend aveugle. »
                                                                                                         Véronique Hotte, La Terrasse


« Un spectacle terrible et magnifique, éprouvant, réduit à l'os des mots. »
                                                                                                                                               La Croix


« Si l’on ne compte plus les adaptations au théâtre du travail de Svetlana Alexievitch, c’est sans doute parce qu’il s’incarne naturellement sur scène. La journaliste biélorusse recueille la mémoire de « l’homo sovieticus» et la réécrit à la première personne, dans un style direct. Ce spectacle s’appuie sur trois récits, tirés de l’une de ses premières enquêtes, réalisées immédiatement après la chute de l’URSS, auprès d’ex-Soviétiques soudain suicidaires(…) Trois paroles coups de poing pour trois acteurs au plus près de leur texte, dans la mise en scène de la plus grande sobriété signée Nicolas Struve. Et le théâtre est à l’œuvre. »
                                                                                                 Emmanuelle Bouchez , Télérama


« Bernard Waver, Christine Nissim et Stéphanie Schwartzbrod endossent ces personnages ou plutôt ils les tiennent par la main, en montrent tendrement la complexité, nous entraînent au cœur de ces êtres où la frontière entre la foi et l'aliénation est ténue. Le théâtre est aussi un art de l'écoute. Ils sont à l'écoute de leurs personnages comme Svetlana Alexievitch était à l'écoute de Vassili, Margarita et Anna. »
                                                                                                       Jean-Pierre Thibaudat, Rue89


« Une tentative de théâtre documentaire assumée. La mise en scène de Nicolas Struve joue l’épure, se préserve de toute ostentation. (…) On est dans la confession (mais il est question de foi, non?) et nous sommes ces confesseurs silencieux, invisibles auxquels ils s’adressent dans un ultime sursaut de vie et de dignité. Un tel spectacle questionne le sens de l’engagement communiste, et ces paroles murmurées obligent à repenser cet idéal à l’aune de ces expériences que seul un aveuglement entêté a laissé partir à la dérive. « Ne pas perdre ce qui nous reste d’espérance et d’humanité », dit Nicolas Struve. Peut-être qu’il est temps d’apprendre à conjuguer liberté et révolution…
                                                                                                      Marie-José Sirach, L’Humanité


« La mise en scène est assez rudimentaire : quelques éléments de mobilier, un petit espace et une chaise chacun, mis en place à vue, sans artifices, les acteurs donnent leur numéro l'un après l'autre. C'est donc sur eux que tout repose, en tout sérénité. Tous trois sont merveilleux. Mais dans un espace sobre et exigu, Stéphanie Schwartzbrod se distingue par un jeu d'une richesse étonnante. Avec très peu de choses, Anna M. semble contenir tout un monde qui se dévoile en partie, mais laisse deviner l'essentiel.
C'est une symphonie, une fascination joyeuse de chaque instant cette Histoire terrible pourtant qui nous parle au cœur. Peut-on dire merci ? Alors merci. »
                                                                                                          Hervé Charton, Artistik Rezo


« Trois magnifiques acteurs, Bernard Waver, Stéphanie Schwartzbrod, Christine Nissim, incarnent sans jamais verser dans un psychologisme larmoyant Margarita, Anna, Vassili. Ils forcent le respect pour ces hommes et ces femmes dont les vies nous renvoient en plein cœur à des questions aussi essentielles que le sens que nous lui donnons. « Eux croyaient en un avenir meilleur et nous, au nom de quoi avons nous renoncé ? A quoi tenons-nous ? A quoi tiennent nos vies ? » Sur scène les étoiles de la grande ourse sont devenues rouges. »
                                                                                                             Véronique Klein, Mediapart

Entretien avec Nicolas Struve

Maxime Pégatoquet : Comment avez-vous découvert ce texte de Svetlana Alexievitch ?
Nicolas Struve : Je l'ai découvert en 2003, grâce à Stéphanie Schwartzbrod qui jouait alors dans une adaptation faite par Jacques Nichet du livre de Svetlana Alexievitch sur la guerre d'Afganistan, Les Cercueils de zinc. Parmi les documents proposés aux comédiens pour nourrir leur réflexion se trouvait une photocopie de l'édition française d'Ensorcelés par la mort (car, malheureusement, le livre est épuisé depuis une bonne dizaine d'années et personne ne semble songer à le rééditer). Stéphanie m'a fait lire ce texte et j'ai aussitôt eu le désir de le porter sur un plateau de théâtre.

MP : Qu'est-ce qui vous a intéressé dans le choix de ce texte ?
NS : C'est un texte qui concentre en lui plusieurs thèmes qui me semblent essentiels et qui font partie d'une sorte de grand refoulé actuel : je citerai l'histoire du communisme (prise au sérieux et non caricaturée), ou encore ce qu'une vie peut contenir d'irrémédiable. Mais, par ailleurs, et aussi étonnant que ce soit, j'ai d'abord été séduit par l'incroyable virtuosité et la profondeur des portraits que dresse Svetlana Alexievitch à travers cette série d'interview (il y en a quinze au total dans le livre, nous en avons extrait trois). J'ai eu l'impression d'avoir devant moi des visages peints tout à la fois par un Rembrandt et par un Giacometti.

MP : En quoi cette histoire est-elle aussi la nôtre ?
NS : Tout d'abord parce que beaucoup d'entre nous, peu ou prou, ont été ou sont encore engagés dans une tentative, disons, d'améliorer notre sort.
Le désir de justice, de paix, d'une dignité égale pour tous fait partie, pour ainsi dire, de notre patrimoine génétique. Qu'il soit devenu quasiment impossible aujourd'hui d'évoquer ce désir sans se faire traiter d'irréaliste ou de criminel n'empêche pas ce désir de travailler, fût-ce dans l'ombre, non seulement la société en général mais aussi chacune de nos vies, et j'insiste bien sur le mot chacune : «Tous les hommes seront frères, tous les hommes seront égaux. Nous allions travailler tous ensemble, et tout partager équitablement. C’est une idée éternelle, immortelle ! On n’a rien inventé de mieux sur terre depuis l’âge des cavernes.» Ces phrases que prononce Vassili Pétrovitch N., l'un des trois personnages du spectacle, restent pour moi d'actualité. Ceci dit, il ajoute : « Mais les gens ne sont pas prêts, ils ne sont pas encore parfaits. »
D'autre part, croire que l'humanité en a fini avec les errements de la terreur parce que le rideau de fer est tombé ou, autrement bien sûr, parce que le 8 mai 1945 les Alliés ont vaincu l'Allemagne nazie me semble être au mieux une naïveté coupable. Je suis
convaincu que l'histoire du XXe siècle est encore la nôtre, c'est sans doute malheureux, mais c'est ainsi. Le manque de considération pour la vie humaine me semble, au contraire, croître de jour en jour.

MP : Le personnage de Margarita dit qu’ « on croyait que demain serait mieux qu'aujourd'hui, et après-demain mieux que la veille ». Est-ce là une phrase qui peut résumer d'une certaine manière le fonctionnement de l'être humain ?
NS : Depuis longtemps, je m'interroge sur notre croyance au progrès. Je ne veux certes pas mettre en question sa possibilité ni surtout son besoin, j'ai en vue plutôt ce que cette croyance produit sur nos vies dans ce qu'elles ont de plus intime. Il me semble parfois qu'elle induit une sorte de renoncement au présent. La formule « Demain, ça ira mieux » est à la fois essentielle, car on ne peut vivre sans espoir, et dangereuse parce qu'elle peut nous faire renoncer à l'exigence sinon d'être heureux du moins d'être avec ce qui a lieu, ici, maintenant.
Ne rien attendre pourrait sembler l'attitude la plus raisonnable, proche de l'ataraxie des sages de l'Antiquité (épicuriens, stoïciens, sceptiques). Cependant, pour paraphraser le titre d'un beau livre de Stig Dagerman, je crois que notre besoin d'espérance est impossible à rassasier. Nous sommes pris dans cette contradiction, à chacun d'inventer la formule toujours personnelle de son équilibre. Par ailleurs, bien sûr, la plupart des politiques manipulent effrontément nos rêves et nos attentes. A nous d'être vigilants avec eux, avec nous-mêmes.