Démythifier la statue de bronze
Entretien avec Omar Porras sur "Bolivar, fragments d'un rêve"
AB: De Bolivar, fragments d'un rêve, vous n’aimez pas que l’on dise que c’est le spectacle du retour aux sources
Omar Porras: Je crois que quand on fait une œuvre, on est toujours obligé d’aller aux sources. Le fait que je fasse un spectacle en espagnol, sur un thème qui touche l’Amérique latine, me renvoie à cette image de retour aux sources.
Mais il faut plutôt parler du mythe, remonter non seulement aux sources d’Omar Porras, mais aux sources du théâtre, de l’histoire. S’il y a quelque chose qui a marqué l’histoire du Teatro Malandro, c’est le fait d’avoir activé différents mythes : Quichotte, Dyonisos, Faust, Don Juan… Bolivar est l'un de ces personnages mythiques ; bien qu’il ait réellement vécu, pour nous, en Amérique latine, c'est devenu un mythe.
C’est peut-être la figure la plus représentative de tout le sous-continent : l'un des premiers qui ait réussi à libérer les colonies, un grand missionnaire qui a su prendre parti et s’inspirer de ce qui se passait, notamment en Europe, en ce temps-là. La Révolution française l’a profondément marqué et inspiré, mais aussi la constitution de l’Angleterre et l’indépendance des Etats-Unis.
AB: Une figure de héros ?
Omar Porras: On en a fait une statue de bronze, moi je veux le démythifier. Je ne veux pas montrer le héros inaccessible, invincible. Je veux parler de l’homme. Quand on parle d’Omar Porras là-dedans, c’est qu’il y a quelques parallèles : latino-américain, exilé… En quelque sorte, Bolivar est un artiste, il se voit dans la nécessité de créer un monde, un univers qui paraît idéaliste.
Je ne voulais pas parler du Bolivar historique, bien que nous ayons fait une analyse en profondeur. Ce qui nous intéresse c’est de montrer que Bolivar, c’est un rêve, et que ce rêve existe toujours en Amérique latine. Nous y sommes tous impliqués, nous avons tous le même rêve : l’indépendance, la liberté.
AB: Et ce n'est pas gagné…
Omar Porras: On peut se poser la question de savoir si Bolivar a réussi à accomplir son rêve… Je ne crois pas. Deux siècles après sa mort, on se pose toujours la même question. Quand on voit la situation de certains états de l’Amérique latine ou, sans vouloir comparer, ce qui se passe en Palestine, en Afghanistan, partout dans le monde… C’est une question universelle : la liberté, l’indépendance.
AB: On dit que ce spectacle est différent de tout ce que l’on connaissait de vous.
Omar Porras: Ça veut dire que je fais bien mon travail, que je n’ai pas trouvé une formule ou une méthode. En tant qu’artiste, je vais chaque fois à l’endroit de l’inconnu. Mon imaginaire n’est pas figé. Je pense que la qualité d’un artiste c’est cette possibilité de se réinventer lui-même, chaque jour, avec chaque œuvre. Je vais décevoir ceux qui viennent chercher du déjà fait. Et si on veut voir un Bolivar comme celui qu’on a appris à l’école, ce n’est pas au théâtre qu’il faut aller, c’est au musée.
Propos recueillis par Anne Brüschweiler, juillet 2010
"Bolivar, fragments d'un rêve" à voir au Théâtre Forum Meyrin du 28 sept. au 10 oct.
- 1er oct. à l'issue de la représentation : Concert de musique colombienne traditionnelle avec les musiciens du spectacle, à l'occasion des vingt ans de la compagnie du Teatro Malandro.
- 9 oct. à 17h : Dialogue entre l'auteur, William Ospina, et Omar Porras, metteur en scène, sur la Genèse d'un projet théâtral