Projet artistique

Le tracé de la ligne

D'emblée, permettez-moi de partager un souci : je redoute le discours sur une ligne artistique qui serait érigée en dogme. La ligne suppose un alignement, tout-à-fait contraire à l'idée que je me fais de l'art.

J'ai des goûts, mais je n'ai pas la prétention de connaître "la bonne forme", l'esthétique indiscutable qui rendrait parfaitement compte du monde complexe, contradictoire dans lequel nous évoluons. Et s'il n'y a pas une bonne forme alors il y en a plusieurs, bonnes ou moins bonnes, et il faut choisir. Choisir c'est exclure. D'emblée, je peux affirmer que j'exclurai autant que possible :

  • la vulgarité, la grossièreté gratuite
  • les représentations dégradantes de la femme ou de l'étranger, de l'autre en général
  • l'apologie de la violence et du non-sens
  • la répétition sans variation, c'est-à-dire la banalité

Ça n'a l'air de rien mais ça élimine déjà bon nombre de spectacles !

Que dire alors de nos critères si l'on veut parler en termes de choix plutôt que d'exclusion ? L'esprit qui nous guidera dans nos choix sera celui des poètes : nous voulons tisser la trame de nos saisons avec le fil de la poésie.

La poésie dans toutes ses nuances, qui peuvent aller de la gravité, la profondeur la plus extrême à la légèreté, l'allégresse, l'inventivité, la densité (qui ne doit pas confiner à l'hermétisme) ou la candeur dont on sait bien qu'elle peut produire des effets redoutables.

La poésie qui travaille la langue pour l'étendre, la revitaliser, donner aux mots leur juste poids. « Pourquoi le théâtre est-il grave, s'interrogeait Olivier Py en exergue de son programme de saison ; pour que les mots retrouvent leur poids. » Ce poids qui semble manquer si cruellement aujourd'hui, où l'on cherche désespérément une parole qui aurait de l'impact.

Curieusement, c'est sur scène peut-être, là où l'on est censé faire semblant, qu'émerge parfois une parole vraie. On la reconnaît au fait qu'elle nous touche (émotionnellement), qu'elle nous donne envie de changer quelque chose (en soi, dans sa vie ou dans le monde extérieur) ou qu'au moins l'on peut se remettre à croire le changement possible, l'avenir ouvert. Quittez le théâtre affamés de changement, selon la belle injonction d'Alain Françon (Biro éditeur, 2009).

Faire le pari de la poésie au sein d'une société qui privilégie le chiffre, la consommation, la feuille Excel, l'hyper-rationnel, c'est miser sur l'invention de nouvelles formes, c'est aller vers ce que l'on ignore encore. C'est rester vivant.

Je tiens à ce que le Théâtre Forum Meyrin soit aussi un lieu où l'on éprouve du plaisir. Et quand je dis plaisir, n'entendez pas diversion, fuite, frivolité ou désinvolture. Entendez donc plaisir comme ressourcement. Le théâtre comme lieu où l'on reprend son souffle, où l'on gagne en énergie, où l'on trouve un nouvel élan. C'est la poésie du présent, un espace de jubilation qui peut être intime ou partagé.

La poésie traverse les formes artistiques, parfois en délestant la réalité de son poids effarant ou, au contraire, en nous arrimant à la gravité du monde, en nous confrontant à elle.

J'insisterai encore sur un point qui me paraît si essentiel : le TFM propose des spectacles de grande qualité, mais il fait aussi en sorte que ces spectacles parviennent à des publics qui sont parfois intimidés par l'art et la culture. Comment nous y prenons-nous ?

  • En proposant des représentations aux écoles de Meyrin et d'ailleurs
  • En préparant des dossiers pédagogiques
  • En mettant sur pied des ateliers de pratique artistique à destination des enfants, mais aussi des aînés, des migrants, des femmes, etc.
  • En organisant des expositions qui offrent une appréhension différente et complémentaire des thèmes abordés sur la scène
  • En prévoyant chaque année une résidence d'artistes mandatés pour rencontrer la population et rendre compte dans leur travail artistique de quelques éléments de la vie de la cité qu'ils auront glanés pendant leur séjour.
  • En adaptant constamment nos modes de médiation

Chacune de ces actions apportant sa modeste contribution à la démocratisation de l'art.

Je crois avec Peter Brook que notre responsabilité consiste à éveiller l'imagination du spectateur, l'engager émotionnellement, le concerner, le toucher, le secouer avec des histoires fortes qui ouvrent à la réflexion. Ce travail, j'en suis persuadée, s'opère sur scène et hors la scène. Mais il faut, pour faire mouche, inventer à chaque fois un nouvel espace de dialogue avec les artistes et avec le public, définir pour chaque élément du programme une approche spécifique, construire sa pertinence. Et toutes les lignes artistiques du monde ne nous dispenseront pas de cet exercice éminemment aléatoire, dont les résultats sont toujours incertains.

 

Anne Brüschweiler, Directrice artistique
16 novembre 2009